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lundi 23 avril 2018

Une Adoption 17

Dans cette rubrique, nous vous proposons de retrouver régulièrement le témoignage d'une maman ou d'un papa adoptant sur son parcours, son chemin vers son enfant et sur leur adaptation commune... 

-Année de l'adoption ?
Nous avons eu notre agrément en novembre 2014, un an après notre premier courrier au département, appel de l’AFA en août 2015, retour en famille décembre 2015

- Quel pays?
Lettonie

- Age des enfants à leur arrivée ?
7 ans, 6 ans et 3 ans

- Votre profil ? Votre projet ?
Nous avions 41 et 42 ans quand nous avons rencontré nos enfants. Dès le début de notre démarche d'agrément, nous nous sommes orientés vers l’adoption d’une fratrie.

- L'agrément, les OAA, l'apparentement ?
Il nous a fallu convaincre de notre préparation à ce projet hors norme et de notre capacité à relever les défis liés à l'arrivée simultanée de 2 ou 3 enfants.
Nos rapports ont été favorables, nous avons rencontré une équipe chaleureuse et efficace. Finalement, nous avons eu le plaisir de recevoir la notice que nous espérions : 2 ou 3 enfants de moins de 8 ans.
Nous avons démarché 4 OAA qui ont toutes été intéressées par notre projet. Nous avons poursuivi les entretiens avec Médecin du Monde et avons été pris pour un PMR (projet de mise en relation) en Bulgarie. En parallèle, nous avons monté un dossier avec l’AFA vers la Lettonie. Ces 2 organismes nous ont permis de suivre des formations spécifiques sur l'adoption d’enfants à besoins spécifiques (pour nous: grands et fratrie). Cela a enrichi les lectures (nombreuses) et les conférences d’EFA (essentielles) qui nous aident encore actuellement à prendre soin de nos “petites plantes à entretien sophistiqué” (lire J. Lemieux)

Nous avons envoyé notre dossier au ministère letton début juillet 2015 et avons reçu le 21 août l’appel de l’AFA relayant la proposition de rencontrer nos enfants. Nous avons demandé plusieurs compléments d’information car la santé du benjamin était inquiétante. Au final, le souci était bien moins sévère qu’annoncé. Grâce à l’aide de médecins et spécialistes dont la COCA de notre ville, nous avons pu prendre la décision de partir en Lettonie. Toutefois, nous n’avions pas la certitude de revenir à 5. De nombreuses questions restaient en suspens. Le 18 septembre nous envoyions le courrier officiel à l’AFA, le lendemain nous décollions pour nos dernières vacances “en amoureux” au bout du monde. Dès notre retour, nous dépilions les longues listes rédigées sur les plages et dans les trains : achat et montage des lits et coffres, trousseaux de linge, jeux… Famille et amis se mobilisent.

- Quelle prise en charge de l'enfant sur place ? (accueil, prise en charge médicale, préparation à l'adoption...)
Les aînés étaient en famille d’accueil depuis 3 ans. Ils y étaient en sécurité et très attachés. Le plus jeune était dans une autre famille à plusieurs centaines de kilomètres depuis un an (et en institution avant). Il nous avait été expliqué que les enfants n’avaient pas été préparés à l’adoption et qu’il leur avait été expliqué que des Français venaient passer des vacances avec eux à Riga. Cela dans le but de les protéger d’un éventuel problème lors de la période de convivialité. En réalité, nous l’avons appris plus tard, la famille d’accueil des grands les avait bien préparés. De plus, leur “sœur” (jeune  fille de 14 ans en FA avec eux mais sans lien bio) avait été adoptée en début d’année par un couple (USA). Leur procédure a demandé le retour de la famille et ils ont pu se revoir. Les grands avaient donc une idée réaliste de ce qui les attendait, cela nous a beaucoup aidés. Le plus jeune n’a pas du tout été informé de ce qui lui arrivait. Il a été bien pris en charge niveau santé. Sa famille d’accueil l’a cocooné et câliné, ce qui a bien atténué les séquelles des multiples hospitalisations.

- La rencontre ?
Journal du 11 novembre 2015 19:38,
8h30 : départ avec notre traductrice et son mari pour 200 km à l'est de Riga, à travers les beaux paysages de lacs et de forêt.
Arrivés vers 11h chez la famille d'accueil du petit M. : tout timide, il nous reconnait et porte le bracelet envoyé dans son colis (nous portons le même).
On lui offre quelques jouets et passons du temps à jouer avec lui, il est adorable.
Ensuite, on nous propose café et gâteaux avec la famille d'accueil et le conseil de famille. Nous pouvons alors leur poser nos nombreuses questions tout en continuant de jouer, dessiner et se faire des guilis à tour de rôle.
On guette des signes de soucis d’attachement, de séquelles de ses hospitalisations, rien de flagrant. Il est de plus en plus détendu avec nous, c'est un petit garçon de 3 ans 1/2, câlin et qui fait bien semblant d'être sage :-)
Petit changement de programme annoncé dès l'aéroport : on ne le ramène pas avec nous à Riga, sa famille d'accueil l'amènera vendredi à notre appartement.

On est rassuré sur son état de santé et excessivement ému....
Demain, ça ne va pas s'arranger avec la rencontre des 2 aînés, qui cette fois viendront avec nous à Riga.

Journal du 12 novembre 2015 20:28,
Nous sommes partis à 9h1/2 ce matin, direction un village à 100 km de Riga dans un gros mini van VW. On arrive dans un grand bâtiment école-administration. Les enfants, la famille d'accueil et le conseil de famille nous attendent dans une grande salle. Les petits sont méfiants mais apprécient leurs cadeaux. Un café, pas mal de questions. Les enfants sont un peu préparés à notre arrivée et sont impatients de rentrer avec nous (youpi).
On repart à 130km pour la ville de Gurbe où se tient le conseil de famille officiel. En route un bon repas avec S et R qui ont bon appétit mais commencent à fatiguer. Le contact est bon, ils sont trop mignons (mais canailles en puissance). Après les formalités (assez solennelles),  on repart pour 3h de voiture !
19:45 arrivée à l'appart. On a à peine le temps de dire au revoir à M. et Mme S. que les enfants ont déjà ouvert la porte, grimpé les 2 étages et attendent devant l'appartement.
Repas léger, lavage de dents, débarbouillage léger, tentative de coucher … Ça chahute dans la chambre.

Journal du 13 novembre 2015 21:42, Première journée en famille
Aujourd'hui balade au parc et jeux puis visite au monument de la liberté. Premier selfie à 4. Tour aux canards et R demande "maya" (c'est la maison) on rentre tranquillement avec pause goûter à 11h (oups, pizza et machin fourré, jus et yaourt).
13:30 La traductrice, la famille d'accueil et M arrivent. M mange bien et fait plein de sourires et de câlins. Départ de la famille d'accueil (discrètement).
On joue un peu, photo des bracelets de Bali et on couche M (quelques pleurs, il s'endort quasi dans mes bras à grands coups de chansons), temps calme (à base de dessin animés -ouuuh) pour les grands. J’en profite pour faire quelques courses.
16:30 fin de la sieste, goûter. On regarde les photos et en imprimons pour compléter leur cahiers... Ils sont toujours à faire des tas de photos (apn + mon téléphone qui est squatté) on range les appareils qui commencent à montrer des signes de fatigue. Ils les réclameront jusqu'au coucher.
Douches/bain avec lavage de cheveux. S nickel, les garçons ... c'est moins facile.
19:15 Dîner, les enfants ont très faim. S et moi préparons le repas : tartines tomate-concombre et fromage. M n'a droit qu'au fromage et une demi tranche fine de concombre à cause de son régime alimentaire strict. Un peu d'ananas au sirop en dessert.

Monsieur va coucher M vers 20h. J’arrive vers 20:30 avec les grands après avoir essayé de les détendre un peu. R est de plus en plus agité à l'approche du coucher. Lecture d'histoire, chansons ... On les laisse tranquilles.
Ça chahute, ça papote, ça se lève pour aller aux WC. On retourne dans la chambre à plusieurs reprises...
21h M aussi va au pot ! Fanny va tenter de rendormir tout le monde, à grand renfort de clochettes qui tintinnabulent en boucle. Petit Skype avec les parents.
On est claqués !


Journal du 14 novembre 2015 20:23, Un samedi tranquille.
Nos pensées vont à Paris. Dur ces émotions qui s'affrontent. Ce jour aurait dû être un des plus beaux de notre vie.
Premier petit dej à 5. Tour au parc. Goûter au Coffee Inn. Photos et jeux. Lessive. Repas : saucisses purée (maison). Sieste de M. Jeux pour papa et les grands, H&M pour moi : S n'a plus de chaussettes, R n'a qu'un pyjama d'été... (Du coup maintenant, il a un pyj' Star wars - bravo maman !) Dessins animés Lettons à 5. Goûter. Photos. Douches. Dîner, les yaourts cerise ont du succès :) histoires, chansons. M ne dort pas mais reste sage. Les grands se sont endormis. Il est 20h ! Pause à 2 et au dodo.



- Les débuts ? La vie de famille ? Les difficultés ?
A100 à l’heure ! Dès le début, poser le cadre, instaurer des routines. Tous les jours, les mêmes activités, introduire les changements au compte-goutte, toujours anticiper les changements. Nous avons énormément de chance car nos enfants ont bénéficié de nombreux facteurs de protection en pré-adoption, nous avons donc pu profiter rapidement de la vie de famille. Chacun a son caractère bien à lui (et bien trempé) et des caractéristiques de la norme adoptive (lire J. Lemieux - j’insiste -) différentes. On ne s’ennuie pas :) Les aînés étant moteur de leur adoption, le voyage vers la France s’est bien passé. Nous avons toujours pu discuter ouvertement de leur histoire. Nous passons parfois par l'aînée pour aborder les sujets sensibles car elle est très en demande. Elle relaie ensuite “mine de rien” aux garçons. Nous veillons à lui rendre son rôle d’enfant tout en l'impliquant dans la gestion quotidienne (cuisine, choix de certains menus…). La famille se construit chaque jour, les enfants s'épanouissent dans leur nouvelle vie et cela nous comble de joie



- Un souvenir marquant ?
Lorsque L. (Le cadet) a commencé à m’appeler maman 4-5 mois après notre rencontre. Ce temps était nécessaire pour amorcer le deuil de sa maman d’accueil.
Il y en a plein, chaque première fois est une pierre dans la fondation de notre histoire familiale.


mardi 17 avril 2018

Une adoption 16


 Dans cette rubrique, nous vous proposons de retrouver régulièrement le témoignage d'une maman ou d'un papa adoptant sur son parcours, son chemin vers son enfant et sur leur adaptation commune...


 



Année de l’adoption
2017

Age de l’enfant à son arrivée
Des jumeaux de 7 ans et 3 mois.

Votre profil ?
(âge / couple ou célibataire / déjà des enfants ou non)

Lui 35 et moi 36, mariés, pas d’enfants biologiques.

- Depuis quand avez vous le projet d'adopter ? quel a été votre cheminement vers l'adoption ?

Suite à une infertilité, un parcours PMA. Une seule FIV. Je sentais que ce n’étais pas le bon chemin, tout mon corps me le disait. L’idée de l’adoption était dans un coin de ma tête mais mon mari n’était pas encore prêt. Suite à l’échec de la FIV, nous avons eu une grande discussion pendant plusieurs heures : nous avons pris la décision de stopper la PMA, et de réfléchir sérieusement à l’adoption. 6 mois plus tard, notre décision était prise. C’était en mars 2014. Nous nous sommes mariés civilement 3 mois plus tard, et avons assisté à la première réunion du conseil général en septembre 2014.

- Votre projet ?
(notice d'agrément / dossier international ou national)Comment l'avez-vous construit ?

Moins de 7 ans, avec particularités légères ou réversibles n’entravant pas l’autonomie future de l’enfant. 1 enfant ou 2 si fratrie. Mais nous étions projetés depuis longtemps sur une fratrie. Étant dans un département rural et donc avec des adoptions rarissimes pour des pupilles, nous avons d’emblée construit notre projet sur une adoption internationale.
L’agrément s’est bien passé, malgré le fait que les travailleurs sociaux manquaient cruellement de connaissances récentes concernant la réalité de l’adoption. Les enquêtes étaient très complètes, et nous avons obtenu le précieux sésame 9 mois après le début des démarches.

- L’agrément, les OAA, l’apparentement ?

Nous avons contacté tous les OAA possibles. Nous avons essuyé refus sur refus, malgré un agrément assez ouvert, et nos âges respectifs peu élevés. Nous avons eu un premier « oui peut-être » de la part d’un OAA pour le Vietnam, qui nous demandait de remplir certains formulaires. 4 mois plus tard, n’ayant pas de nouvelles, j’ai téléphoné, et suis tombée de très haut lorsque la présidente a démonté notre dossier en 5 minutes. Selon cette présidente, jamais nous ne pourrions adopter à l’international à cause du fait que ma mère ne m’a pas donné signe de vie depuis plus de 15 ans.
1 mois après cette grande désillusion, nous rencontrions le pédiatre d’une COCA pour affiner avec lui la question des particularités. Il nous a redonné confiance en notre projet et nous a parfaitement aiguillés. Nous étions arrivés dans son bureau avec un moral très bas et des doutes sur nos chances de réussir ; nous sommes repartis beaucoup plus sereins.
Nous avons relancé tous les OAA, nous avons de nouveau reçu des refus en pagaille, mais l’un d’entre eux nous a donné des signes positifs au mois de mai 2016. Nous avions une procédure à suivre avec plusieurs étapes avant d’obtenir une acceptation ferme de la part de cet organisme, mais le vent tournait en notre faveur.
Nous avons finalement été acceptés en aout 2016, et notre dossier est parti dans le pays concerné en septembre de la même année.
On nous avait annoncé une attente comprise entre 6 mois et 3 ans.
Fin mai 2017, nous avons reçu l’annonce qui a changé notre vie : des jumeaux fille et garçon âgés de 7 ans nous attendaient. Nous avons reçu leurs photos quelques jours plus tard, nous avons vécu ces moments d’une manière absolument indescriptible. L’annonce en particulier avait un côté surréaliste, nous n’avons pas cessé de relire les quelques informations que nous avions, et cette nuit là fut blanche. Le lendemain, j’ai définitivement réalisé lorsque j’ai vu des vêtements pour enfants en promo au supermarché du coin… Je me suis mise à pleurer au milieu du rayon devant une jupe à volants et un T shirt avec un monstre portant des lunettes de soleil.
Nous avons alors attendu que l’OAA nous communique la date de convocation sur place pour organiser notre voyage. Nous sommes montés dans l’avion 2 mois après l’annonce, fébriles mais plus heureux que jamais.
- Quelle prise en charge de l’enfant sur place ?
 
Nos enfants vivaient en institution depuis leur naissance. Ils avaient été très bien pris en charge, avec beaucoup d’affection, des référentes fixes, et un mode de vie sain.
Ils ont été bien préparés à leur adoption : tout d’abord leur accord a été demandé. Ensuite, ils ont vus plusieurs de leurs copains partir avec des familles adoptives. Et enfin, ils ont été préparés à nous rencontrer.
Au niveau médical, ils ont bénéficié d’un suivi très complet et régulier, nous avons donc un dossier très détaillé.


- La rencontre ?

Magique.
Et en 2 temps. D’abord avec notre fils, qui nous a rejoints devant le bâtiment administratif de l’orphelinat. Il avait un sourire radieux et en même temps gêné. Il était à la fois curieux et mal à l’aise comme on peut l’être devant des étrangers. Il a brisé la glace en nous montrant l’album photo que nous lui avions fait parvenir, il nous a « vérifiés » en comparant avec les photos et il nous a montré notre maison, en semblant demander si c’était bien vrai. Il a pris la main de son papa au bout de 5 minutes à peine, et nous a laissé jouer avec lui très rapidement. Il nous a fait visiter son orphelinat, il a rangé ses affaires, fermé son casier, et il est parti sans se retourner. Il a fallu le rattraper pour faire quelques photos avec les nounous écroulées de rire… Nous avons passé plus d’1 heure avec lui dans son orphelinat, il était assez intimidé au départ mais s’est vite détendu, et il paraissait confiant. Sur le trajet nous menant à sa sœur il s’est endormi allongé sur nous 2, épuisé par le choc émotionnel de notre rencontre et du départ de sa maison.

Nous avons ensuite rencontré notre fille. Elle est arrivée accompagnée de sa nounou, son visage était fermé et elle s’est seulement mise à sourire lorsqu’elle a aperçu son frère. Il a semblé lui dire qu’elle pouvait se détendre, du genre « Vas-y, ils ont l’air sympas ». Elle a alors consenti à nous regarder à la dérobée, et nous l’avons sentie méfiante mais aussi curieuse. Nous étions dans un bureau avec la responsable de l’orphelinat, 2 nounous et une assistante sociale, donc nous n’avons pas eu les mêmes moments privilégiés qu’avec notre fils. La rencontre a été assez rapide, trop rapide même. Nous n’avons pas eu la possibilité de vraiment vivre ce moment avec notre fille. Elle est partie comme son frère, après un bisou à ses nounous elle a marché vers la porte d’un pas décidé et ne s’est pas retournée.
Quelques jours plus tard nous avons eu la chance de revoir ses 2 nounous, qui lui ont remis un album de photos récentes, et quelques cadeaux. Nous avons pu profiter de ce moment essentiel, et vivre ces instants comme un passage de témoin entre ces 2 femmes qui ont pris soin de notre fille et nous.

Les débuts ? La vie de famille ?

Nous avons fait connaissance les premiers jours, grâce à des jeux, des rituels, la piscine de l’hôtel, etc… Les enfants avaient un lien fusionnel, dans lequel nous avons petit à petit réussi à nous insérer sans les brusquer.
Durant notre séjour dans le pays de naissance de nos enfants, nous avons tâtonné, nous nous sommes découverts, nous avons accueilli les moments heureux comme les moments de nostalgie des enfants. Ils réalisaient peu à peu ce qui était en train de se jouer, et ont eu chacun leur tour des instants difficiles pendant lesquels nous avons été là pour accompagner leur tristesse et la reconnaitre car elle était bien légitime et compréhensible.
L’affection envers nous est venue petit à petit. Un soir, ma fille s’est abandonnée dans mes bras alors que nous rentrions du restaurant : c’était la première fois qu’elle était aussi détendue, aussi naturelle, c’était la première fois qu’elle laissait tomber sa carapace. Mon cœur a failli exploser, c’est ce soir-là que je suis réellement devenue sa maman. Elle m’a adoptée doucement, par à coups, par étapes, à sa manière.
Le retour à la maison s’est très bien passé, les enfants ont vérifié tous les détails sur les photos que nous leur avions montrées, et ils ont bien trouvé leurs marques.

Nous avons passé 4 mois à la maison, sans aucune contrainte. Pas de travail, pas d’école, de très rares rendez vous. Du temps seulement pour nous 4, consacré à jouer, à installer nos rituels et nos habitudes ensemble, à découvrir une vie de famille (nouvelle pour tous les 4 !), à apprendre à faire du vélo, à aller au zoo, à prendre le temps de créer un lien entre nous tous.


Les difficultés.

Notre fille a eu 2 grosses crises de nostalgie depuis son arrivée en France : elle pensait à sa nounou avec qui elle avait un lien très fort. Elle pleurait à chaudes larmes, elle était inconsolable. Nous ne pouvions rien faire à part nous relayer pour rester près d’elle et lui offrir nos bras. La première fois, je lui ai parlé entre 2 sanglots : je lui ai dit que je la comprenais, que sa nounou était une personne très importante pour elle, et qu’elle ne l’oublierait jamais. Je lui ai également dit que plus jamais elle ne vivrait une séparation aussi difficile parce que je resterai sa maman pour toujours. Elle m’a serrée tellement fort ce soir-là… Aujourd’hui elle parle encore très souvent de sa nounou mais elle n’a plus d’épisodes de grosse tristesse.

Les premiers mois, notre fils avait un besoin énorme de maitrise : le temps (connaitre l’heure, lui donner le temps de trajet, respecter l’horaire), l’espace (visiter chaque recoin de tout nouveau lieu, ranger à l’extrême, modifier la disposition de sa chambre 2 fois par jour, rester vigilant en voiture pour repérer tous les trajets, etc…) et les gens (il a scruté les photos de notre entourage de façon quasi compulsive, et il fallait lui expliquer plusieurs fois qui étaient ces personnes pour le rassurer). Nous l’avons laissé faire, il s’est détendu au fil des semaines et aujourd’hui sa chambre est un champ de ruines dans lequel lui seul arrive à se retrouver…

Un moment marquant.

2 en fait.
Le jour de notre arrivée à la maison, enfin à 4. Notre fille était épuisée après un très long voyage et l’excitation de la découverte de son nouvel environnement, elle s’est endormie comme une souche. Nous sommes restés à 3 avec son frère et il nous a dit dans sa langue maternelle avec un sourire profond « moi heureux ».

Notre fille adore dessiner. Environ 2 mois après notre arrivée en France, elle a réalisé un dessin sur lequel elle nous a représentées toutes les 2, ainsi que des pointillés pour faire une route qui nous reliait, et les drapeaux de la France et de son pays natal. Elle m’a ensuite expliqué son dessin, pour me dire qu’on s’était dirigées l’une vers l’autre. Un symbole très fort pour une petite fille de 7 ans.

samedi 31 mars 2018

Lettre à ma fille


Petite fille,

Aujourd’hui c’est vraiment l’hiver ici, la température passe en dessous de 0 degrés. Ton frère est au ski, il doit se régaler avec un grand soleil et -16 degrés. J’ai regardé chez toi, il fera 41 degrés au plus chaud de la journée. Sans doute que les nounous vous mettront des bassines d’eau comme nous l’avons vu sur des photos.

Quand nous avons appris ta venue prochaine, il y a déjà 4 mois, je me suis dit que ça allait être insupportable de t’attendre. Je me demandais comment supporter de vivre ici dans l’opulence alors que tu es là-bas manquant de tout. Mon cerveau ne pouvait pas concilier d’être à la fois à 12 heures de trajet de toi, et à 12 mois de faire ta connaissance.

D’ailleurs, j’ai du mal à t’appeler ma fille pour le moment. Je ne suis pas près de toi pour te donner à manger quand tu as faim, pour te prendre dans mes bras quand tu te fais mal, ou pour te chanter une chanson pour t’endormir. Nous connaissons ton nom et ton visage, mais pas ta peau ni ton regard ; il me semble que nous ne méritons pas encore d’être désignés comme tes parents.

Pourtant c’est finalement avec joie que nous t’attendons. Nous avons vu que tu étais bien soignée là où tu es. Tu dois bien manger, tu es potelée. Tu dois avoir des nounous qui prennent le temps, tu es bien coiffée. On te voit dans des bras, tu as presqu’une vingtaine de copains copines qui sont comme autant de frères et sœurs puisque vous vivez ensemble.

Nous avons compris que ce dont tu as besoin, ce sont des parents qui font les choses dans l’ordre et qui acceptent les contingences du monde, et pas des parents qui se laissent briser le cœur par leur imagination ou ronger par leur culpabilité. Nous sommes heureux que ton pays nous demande de subvenir à tes besoins en t’attendant.

Nous nous préparons doucement et nous trompons l’attente. Ton papa a entrepris d’arracher la haie à la main. J’ai commencé sur le mur du jardin une fresque que je ne finirai jamais. La maison entière est en travaux pour préparer ta venue : rotation des chambres, tri des placards, nouveaux aménagements… surtout ne pas finir trop rapidement !

Ton papa et moi avons trié le grand tas rose : entre les affaires de ta cousine et des copines, plus les bricoles qu’on trouve nous-mêmes, tu ne manqueras de rien. Je garde jalousement une boite avec des petits trésors que je te réserve, des objets très anciens et d’autres anodins, des petits personnages choisis avec soin, des jolies choses en bois.

Pour éviter de te surcharger les neurones j’ai fait une sélection drastique de livres et de jouets qui auront le droit d’aller dans ta chambre. Le reste est au sous-sol. Je ne me fais pas d’illusion : si ça tient jusqu’au lendemain de ton arrivée sans que ton frère aille t’en repêcher la moitié, ce sera déjà bien beau.

Il parle souvent de toi, et lève les yeux au ciel en imaginant que tu vas le suivre partout et qu’il ne sera plus jamais tranquille. Ne te fie pas à ses remarques bourrues : il n’attend que ça. Je suis sûre qu’après ton arrivée il n’aura plus peur de rester à la maison sans nous, car tu seras là et c’est la solitude qu’il craint, plus que les prétendus cambrioleurs.

Nous t’attendons dans la joie, mais non sans questions. Nous en savons si peu sur toi. Pourtant, on est en 2018 : nous avons la chance d’avoir reçu beaucoup de photos et même quelques petites vidéos. Mais à nos questions sur toi, on nous répond : elle est mignonne, pour le reste elle est trop jeune pour avoir un caractère – car les personnes qui rédigent cela ne sont pas celles qui vivent avec toi.
Alors c’est difficile d’éviter que nos cerveaux remplissent les blancs. On te dit discrète ; sais-tu seulement parler ? On t’entend pleurer ; es-tu inconsolable ? Tu ne souris pas ; mais peut-être danses-tu ? Tu tiens souvent l’autre petite fille qui a ton âge par l’épaule, nous pardonneras-tu de vous séparer ?

Nous t’attendons dans la joie, mais aussi la peur au ventre. La semaine dernière j’ai entendu aux informations un drame dans ton pays ; 15 minutes après je me suis coincé le doigt dans une porte. Que les hommes se tiennent tranquilles ! Surtout, que la guerre ne vienne pas se mettre entre nous.
Encore un peu de patience, petite fille. Mais c’est à moi-même que je devrais dire cela, car tu ne nous attends pas encore, et c’est tant mieux, car que peut signifier une attente si longue dans une petite tête de deux ans ? Dans quelques mois nous aurons le droit de t’envoyer des petits cadeaux et des photos de nous. Tu sauras alors que quelque chose se trame. Comprendras-tu que nous pensons à toi ? Reçois-tu déjà les ondes de nos prières ?

A bientôt, petite fille, ma poussinette.
M.